26 April 2026
L'usure d'un monde – François-Henri Désérable
Qui dort dîne, pouvait-on lire au Moyen Âge aux portes des auberges, quand elles se réservaient le droit de refuser le gîte au voyageur qui ne voulait pas du couvert.
Le voyage autour du monde, disait son compatriote Keyserling, est pour l’homme le plus court chemin qui le conduise à son être. À mesure que Marek pédalait, son chagrin s’estompait : on a moins mal au cœur quand on a mal aux jambes.
L’Iran d’abord, puis ce serait la Turquie, la Bulgarie, la Grèce enfin où il se voyait passer le restant de ses jours. Il imaginait une petite île avec un nom en -os, une maison blanche au toit bleu face à la mer, la pêche du matin qu’on fait griller sur la terrasse, les souvenirs qu’on ressasse, qui s’effacent peu à peu, s’abolissent.
Les Iraniens vivaient avec dans la bouche le goût sablonneux de la peur. Seulement, depuis la mort de Mahsa Amini, la peur était mise en sourdine : elle s’effaçait au profit du courage. Courage de faire la guerre à un régime qu’ils vomissaient. Car c’était bien d’une guerre qu’il s’agissait. Une guerre d’usure, asymétrique, avec d’un côté ceux qui avaient des matraques, des gaz lacrymogènes, des boucliers, des fusils-mitrailleurs, ceux qui pratiquaient les détentions arbitraires, les jugements expéditifs et les pendaisons à l’aube, et de l’autre, ceux qui n’avaient que leur voix.
Par goût de l’aventure, par goût de l’imprévu, par peur aussi de me retrouver un jour dans un Ehpad à me demander ce que j’ai foutu de ma vie, à songer qu’en fait de vie, je me suis seulement contenté d’exister, il m’arrive de faire preuve d’une audace imprudente. Si l’on est complaisant, on pourrait la qualifier de hardiesse ; sinon, de connerie. Quoi qu’il en soit, ça n’est pas du courage : mes réserves en la matière sont assez limitées. J’aimerais avoir la fermeté, la force d’âme d’un Danton qui devant l’échafaud s’adresse au bourreau – « Tu montreras ma tête au peuple, elle en vaut la peine » –, ou d’un Tristan Bernard qu’on arrête avec sa femme pour les emmener à Drancy – « Jusqu’à présent nous vivions dans l’angoisse, désormais, nous vivrons dans l’espoir » –, mais la vérité, c’est qu’en pareilles circonstances aucun mot ne sortirait de ma bouche, et rien ne me viendrait à l’esprit qu’une irrépressible, incontrôlable envie de pleurer.
Attends, je vais te montrer combien l’écho est merveilleux à Téhéran. Elle a pris une grande inspiration, a mis ses mains en cornet, et, aussi fort qu’elle le pouvait, elle a crié : Marg bar dictator ! – « Mort au dictateur ! » (...) Au troisième étage d’un immeuble, quelqu’un a ouvert sa fenêtre et a crié : « Mort au dictateur ! » Puis les deux hommes un peu plus loin dans la rue ont crié : « Mort au dictateur ! » Puis une voiture qui passait a klaxonné, et son chauffeur a baissé la vitre pour crier : « Mort au dictateur ! » Puis on a entendu des « Mort au dictateur ! » qui venaient d’une rue parallèle : c’était l’écho amplifié, prolongé, répété du cri de Niloofar, qui se propageait dans les rues de la ville. C’était le merveilleux écho de Téhéran. C’était la nuit, traversée d’un éclair.
C’est à Qom que l’ayatollah Khomeini a décrété obligatoire le port du voile. Rembobinons la pellicule. On est mi-janvier 1979, et après un an de manifestations, de répression des manifestations, de manifestations contre la répression, le peuple a fait tomber le Shah. Le peuple : des laïcs, des nationalistes, des communistes, des anarchistes, des libéraux. Et des islamistes, qui vont confisquer la révolution et accaparer le pouvoir. Le Shah part en exil et Khomeini en revient – il rentre de Neauphle-le-Château. Les Iraniens pensent avoir chassé le diable au profit du bon Dieu : ils se retrouvent avec le diable grimé sous les traits du bon Dieu.
Entre Qom et Kashan, des militaires en treillis avaient mis en place un check-point. Ils prirent en photo mon passeport, mon visa, me demandèrent d’où je venais, où j’allais, depuis combien de temps j’étais là, et si je connaissais personnellement Kylian Mbappé. Non, dis-je, et c’était bien regrettable – mais ça n’était pas un chef d’arrestation suffisant : ils me laissèrent repartir.
Kashan en fin d’après-midi, sous un soleil froid qui s’échine à cogner, mais dont les coups, face à l’hiver, portent aussi peu que les crochets d’un poids mouche monté crânement sur le ring pour défier le champion des poids lourds.
Kashan, c’est peu dire que je m’y suis emmerdé. Tout de même, le matin du départ, un de ces moments de grâce éphémère qui font le sel des voyages : dans une ruelle de la vieille ville, en longeant un mur en pisé sur lequel le muret d’en face projetait son ombre immobile, l’ombre mouvante d’un chat qui passait là-dessus (trois secondes tout au plus, mais qui m’ont greffé un sourire pour trois heures).
Chez nous, l’auto-stop est une pratique qui se perd : il existe aujourd’hui des applications, des sites, des plateformes, qui moyennant commission mettent en relation conducteurs et passagers. On se donne rendez-vous à tel endroit à telle heure ; on fait ensemble un bout de chemin ; on partage les frais. Comme pour le sexe, comme pour l’amour, comme pour le choix des hôtels et des restos, au hasard on a substitué les algorithmes.
J’allais à Nahapsi, Yassin à Ispahan, et même si je tenais mon écriteau à l’envers, il était prêt à me prendre.
Révolution ou révolte ? Le débat sémantique agitait les experts. Il était encore trop tôt pour le dire : l’insurrection qui échoue est une révolte ; celle qui réussit, une révolution.
Un jour, j’étais de ceux qui croyaient possible – et pas seulement possible : préférable – d’être révolté par les malheurs du monde sans en faire l’étalage, et je me disais qu’il y avait quelque chose de vulgaire et d’indécent à se parer publiquement d’indignation vertueuse ; un autre, je me rangeais derrière le pasteur Martin Niemöller, pour qui le silence n’est pas toujours porteur d’émois éloquents, mais peut aussi être lâche et coupable et funeste :Quand les nazis sont venus chercher les communistes,je n’ai rien dit,je n’étais pas communiste. Quand ils sont venus chercher les sociaux-démocrates,je n’ai rien dit,je n’étais pas social-démocrate. Quand ils sont venus chercher les syndicalistes, je n’ai rien dit,je n’étais pas syndicaliste. Quand ils sont venus me chercher,il ne restait plus personne pour protester.Protester sur les réseaux sociaux, s’indigner des exactions du régime iranien, montrer son soutien aux manifestants, depuis la France, quand on n’a ni famille ni amis en Iran, c’est bien peu – ça n’est pas rien pour autant. Mais depuis l’Iran… Depuis l’Iran, c’est considérable, c’est de la « propagande contre le régime », et c’est risquer la prison.
Dans les bazars je suis un faible. Je ne sais pas dire non. Je suis du genre à me laisser convaincre de prendre le thé chez un marchand de tapis qui me déroule sa production, me jure que des tapis de cette qualité je n’en trouverais nulle part ailleurs, surtout pas chez le concurrent d’en face qui tout à l’heure m’a juré que des tapis de cette qualité, je n’en trouverais nulle part ailleurs. Je suis du genre à me laisser traîner par le marchand de tapis chez son frère, « détenteur d’un savoir-faire unique, transmis de père en fils depuis sept générations », et qui dans une arrière-cour enfumée a son atelier de tissus, juste à côté d’un bijoutier qui vendrait de la glace aux Inuits, du feu au diable et du pétrole aux Saoudiens.
Quand j’arrivai dans la ville en fin d’après-midi, la lune encore une fois prenait l’ascendant sur le soleil. Depuis le temps, le cyprès s’y était habitué ; moi, c’est con, hein, mais un ciel bleu qui s’empourpre derrière un arbre vieux de quatre millénaires, il n’en faut pas beaucoup plus pour m’émerveiller d’être en vie.
Voyager rend modeste : vous vous croyez bourlingueur inlassable, arpenteur des temps modernes, mais tôt ou tard, vous finissez toujours par croiser des globe-trotteurs, des vrais, qui vous renvoient à votre condition de touriste. Des rêveurs, des doux dingues, jamais ici, toujours là-bas, des pour qui ça n’est pas une vie que de vivre chez soi, et qui ont renoncé aux petits bonheurs petits-bourgeois des sédentaires que nous sommes pour tracer leur ligne de vie sur des cartes routières. Heureux soient les fêlés, dit le proverbe, car ils laissent passer la lumière.
Marek cherchait une librairie : il espérait y trouver une édition du Petit Prince en baloutchi. Mein kleiner Prinz, c’est le surnom que lui donnait sa femme – son ex-femme, mais prononcer le préfixe, c’était jeter du sel sur des plaies encore vives. La première chose qu’il faisait en arrivant quelque part, c’était d’en acheter un exemplaire. Et la première chose qu’il ferait en rentrant chez lui, ce serait de les aligner dans sa bibliothèque – toute une étagère pour se rappeler qu’elle l’avait aimé, il fallait au moins ça.
Un mois seulement que je sillonnais ce pays, et déjà je n’étais plus le même. Si l’on voyage, ça n’est pas tant pour s’émerveiller d’autres lieux : c’est pour en revenir avec des yeux différents. Et dilater le temps qui passe : chez soi, les heures nous filent entre les doigts ; en voyage, un seul jour a l’épaisseur d’une semaine, une semaine d’un mois, un mois d’une année, une année d’une vie tout entière.
Neuf heures de trajet, on essaye de lire, on essaye d’écrire, on essaye de dormir, on ne parvient ni à lire, ni à écrire, ni à dormir, et, passé minuit, on se retrouve avec son sac à dos en périphérie de Saqqez, sans téléphone et, bien sûr, pas de taxi. Il ne manquait plus qu’il se mît à pleuvoir : il se mit à pleuvoir.
Le bus cheminait à travers le Kurdistan, et je pensais à ce que m’avait dit Firouzeh au mont Soffeh, à sa peur non pas de la mort mais de la prison, et à la façon qu’elle avait de s’y préparer en apprenant des poèmes – des dizaines, des centaines de poèmes qu’elle apprenait par cœur, au cas où. Si un jour elle se faisait arrêter, on aurait beau l’enfermer, l’entasser dans une cellule avec des dizaines d’autres ou la mettre à l’isolement, on aurait beau la priver de nourriture et de sommeil, l’injurier, la tabasser, la violer, il y a une chose, une petite chose qui constituait la part irréductible de son être et que rien ni personne, ni la peur, ni les mollahs, ni les gardiens ne pourraient jamais lui ôter : les poèmes qu’elle connaissait par cœur et qu’elle se réciterait, en attendant la mort ou peut-être, enfin, la liberté.